Peinture



Peinture
Mufraggi, méditerranéen.

Les insulaires partagent une aire d’existence, mais aussi un horizon dont ils sont dépositaires. « Le dieu mène toujours le semblable vers le semblable », écrit Homère. Par une œuvre qui, sur la durée, impose son exigeante pertinence, Toussaint Mufraggi suscite des rencontres poétiques où manière d’être et de créer se confondent.

A ceux qui vont à sa rencontre, il ne fait pas mystère de ses sources. Le fonds commun qu’il propose, en soulignant qu’il n’est pas restrictif, est nourri de proximité : des lieux, des images, une langue (ce corse que Mufraggi parle avec une sorte de gourmandise), une culture… Si la peinture, comme le disait Nicolas Poussin, est une idée des choses incorporelles, le plasticien de Villanova a choisi ses intercesseurs pour l’aider à extraire des figures où l’allégorie devient parfois familière et où la sensibilité s’invente un chemin solaire.

La Méditerranée, qui roule dans ses eaux une bonne part de l’histoire de l’humanité dans ce qu’elle a d’insondable, fournit à Toussaint Mufraggi l’élément essentiel dans lequel il trempe, comme on dit d’un métal, son mouvement créateur. Mer nourricière, mer des analogies, des symboles, des belles histoires et des chimères fécondes. Rien d’exotique dans tout cela, mais une profonde connivence. Si cette mer, comme pour Ulysse, est l’espace de tous les possibles, le rivage n’en constitue pas que le bord, la limite.

Il représente l’ancrage et le départ, l’espoir et la menace. Le souffle de l’inspiration, c’est déjà l’aventure, les prémices de l’initiation – et ses risques. C’est sur le rivage que l’on s’accorde du temps, que l’on se laisse façonner par sa mémoire. Temps secret, peut-être, mais qui n’appartient à personne en propre ; il dit le feuillage et les racines dans un seul mouvement. En regardant au loin, on effectue un retour sur soi, dans le murmure des âmes mortes qui, d’âge en âge, se sont arrêtées aux mêmes promontoires. Et c’est la fuite de l’esprit vers les jeux balbutiants du hasard, les fantasmagories que les Anciens devinaient dans les erreurs de perspective.

Par le mythe, ils créaient du sens. Mufraggi y plonge comme dans une fontaine de jouvence d’où jailliraient des formules de l’origine. Le mythe ne représente jamais entièrement « l’autre monde » ; cependant, il s’inscrit dans un temps primordial où ses archétypes peuvent déployer toute leur symbolique. Il suffit de se laisser emporter, comme Europe la Phénicienne dans des flots où le blanc du taureau ravisseur et celui de l’écume se confondent. Il suffit de se laisser irriguer, comme Danae, mère de Persée, le héros qui brandissait la tête de Méduse, est associée à un sol desséché qu’une pluie bienfaisante arrose…

Homère, puissant et essentiel, Ovide, élégant et distancié, deux conteurs, deux incitateurs, deux ouvreurs. Toussaint Mufraggi les a pratiqués. A travers eux, il a magnifié ses racines, enrichi son identité « fonctionnelle », peuplé ses paysages. Il peut croire que ce n’est que pour lui qu’ils ont créé un ordre où le rêve adoucit, fluidifie la quête fondamentale. Le mythe ne crée pas de modèle, n’impose pas de conventions. Ses poètes, pour le plus grand bonheur de ceux qui s’y réfèrent, l’ouvrent sur des épures à investir, des simplifications fécondes. En définissant des limites, il engage à les transgresser. C’est en cela qu’il rejoint l’esthétique.

A leur suite, Toussaint Mufraggi expose ses vérités et les défend, avec le parti pris très méditerranéen d’une surenchère de clarté : le monde n’a pas besoin d’être expliqué pour être intelligible. Je fonde la terre que je foule et elle a confiance en moi. Il ne s’agit plus de s’interroger sur la finalité des choses, mais de donner à l’apparence la part qui lui revient, au doute aussi.

L’art de Mufraggi est fait, entre autres, de cette modestie liée à la primauté des évidences. Il pourrait s’en tenir là. Mais, dans la production des formes, il existe d’autres appels. Dans l’atelier s’ébauchent des voyages impossibles. Est-ce la destination qui n’existe pas ou le déplacement qui ne se fait jamais ? « Un beau voyage est une œuvre d’art », écrivait André Suarès. L’inverse est vrai aussi. Le voyage impossible prend corps dans l’imaginaire : il est celui qui fait travailler l’imagination. Pas de feuille de route, pas de bagages ; ni réservation ni horaire. Dans ces parcours faits de quêtes immobiles, on revient différent au point de départ qu’on n’a jamais quitté. Plus riche, plus humain, plus proche de sa vérité. Et prêt à donner davantage.

                                                                                                                                                                                                                                                                    Jacques Renucci

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